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(c) Alain Grosclaude
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Adrian Stiefel et Joseph Gorgoni à l’Antenne LGBTI Genève
(c) Alain Grosclaude

« Je n’arrive pas à croire en Dieu »

Reportage
Joseph Gorgoni, alias Marie-Thérèse Porchet, a fait salle comble hier à l’Antenne LGBTI Genève, où il était invité pour un grand entretien avec le chargé de ministère Adrian Stiefel.

Pour une fois, Joseph Gorgoni n’est pas monté sur scène pour se donner en spectacle. Il était là pour témoigner de son parcours et répondre à des questions personnelles sur la résilience, la fragilité, la mort et la joie de vivre, dans le cadre d’un grand entretien avec Adrian Stiefel, chargé de ministère à l’Antenne LGBTI Genève, bureau cantonal de l’Église protestante de Genève pour les questions LGBTIQ+.

Après plus de 30 ans de carrière durant lesquels Joseph Gorgoni a incarné son personnage fétiche Marie-Thérèse Porchet, sa vie a basculé. Atteint d’une grave maladie pulmonaire, il a subi une double greffe et a frôlé la mort à plusieurs reprises. Un chemin de reconstruction a alors débuté et il en est revenu transformé.

Départ précoce

Né à Genève d’un papa « originaire des Pouilles, avec un p », Joseph Gorgoni se rend assez vite compte de sa différence. Face aux réactions négatives qu’elle suscite, il se dit que ce n’est pas lui qui a un problème, mais les autres. « Je n’ai jamais vraiment eu besoin de faire mon coming out parce que j’étais très ouvert sur ma situation. Quand j’étais apprenti en papeterie et qu’on me disait que je pouvais amener ma copine à un souper de boîte, je répondais que j’avais un copain. Pour moi, c’était naturel. »

Joseph Gorgoni quitte la maison à 15 ans. « C’était une fuite. Rester n’était pas vivable. J’avais besoin de vivre ce que j’avais à vivre et je suis parti à Paris à 23 ans pour découvrir le monde du spectacle. J’ai rencontré des gens qui m’ont permis de me rendre compte que j’étais à ma place. » Marie-Thérèse voit le jour peu après, en 1993. « Je crois que la scène est quelque chose de vital pour moi. Je fais souvent la comparaison avec les gens qui rentrent dans les ordres, même si la comparaison est exagérée. Déjà quand j’étais petit, j’avais envie de me montrer, besoin qu’on me voie. Quand je suis parti à Paris, ma vie a brusquement changé. Je vivais cela comme un rêve. J’étais un peu spectateur de ma propre vie. »

Servir à quelque chose

Quand il tombe malade, la perspective de remonter sur scène pour raconter ce qui lui est arrivé l’a beaucoup aidé. « Je me suis rendu compte que je pouvais servir à quelque chose. Quand j’ai fait mon premier spectacle, où Marie-Thérèse Porchet découvre que son fils est homosexuel, beaucoup de jeunes m’ont écrit pour me dire qu’ils étaient venus voir mon spectacle avec leurs parents et qu’ensuite ils avaient pu faire leur coming out dans de bonnes conditions. J’ai été touché. Après, on se rend compte qu’on a une certaine responsabilité en tant que comédien. Avec mon spectacle « Transplanté », j’ai reçu beaucoup de lettres de personnes qui m’ont dit qu’elles avaient traversé des choses similaires. »

Comment se passe la cohabitation entre Marie-Thérèse Porchet et Joseph Gorgoni ? « J’ai un rapport très sain avec elle. Quand je joue Marie-Thérèse, je n’ai pas besoin d’entrer dans un personnage, cela se fait naturellement. Ce qu’elle dit n’est pas ce que je pense, mais ce n’est pas un problème. Et je ne m’habille jamais en femme chez moi. » Pourtant, Marie-Thérèse n’a pas apprécié que Joseph Gorgoni lui vole la vedette dans son spectacle « Transplanté », où il joue son propre rôle. « J’ai ressenti la nécessité de faire un spectacle plus personnel. D’ailleurs, j’ai envie de le rejouer, mais comme il s’est passé des choses depuis – je suis retourné à l’hôpital, j’ai de nouveau attrapé la covid – ce sera un tome 2. »

Une force indescriptible

Depuis l’établissement de son diagnostic de fibrose pulmonaire en 2018, puis de sa double greffe en 2020, qu’est-ce qui a permis à Joseph Gorgoni de tenir le coup ? « Je peux comprendre que certains aient envie de baisser les bras, car c’est vraiment très dur. Au fond, c’est plus difficile de se battre que de se laisser aller. Personnellement, j’ai la chance d’être encore assez jeune et de ne pas être seul. Peut-être que c’est aussi une affaire de tempérament. » La foi ? Non. « Je n’arrive pas à croire en Dieu. J’ai fait le catéchisme, ainsi que ma première communion, mais même quand j’étais petit je n’arrivais pas à y croire. Je ne suis pas du tout contre les gens qui croient, mais c’est quelque chose qui me passe au-dessus. La force qui me tient, je ne sais pas d’où elle vient, c’est difficile à décrire. Je pense qu’elle me vient de mon compagnon, des amis qui sont autour de moi, de mon travail et du public – j’ai reçu tellement de lettres de gens qui m’aiment ! Je ne pensais vraiment pas que la connexion avec le public pouvait être aussi forte. Cela me dépasse. Si je ne pouvais plus faire de scène, si j’étais obligé de renoncer à partager ma passion avec le public, je serais très malheureux. »

Quant à la vie après la mort, Joseph Gorgoni n’y croit pas non plus. « Après la mort, il n’y a rien, mais il reste ce qu’on a donné. Les gens qui sont partis sont bel et bien morts, pourtant ils restent en nous ; ils sont dans nos têtes. Je ne peux pas imaginer qu’ils soient sur un nuage ou quelque chose comme cela. La mort, c’est la fin physique. Mais les gens restent parce qu’on les a aimés. »

Adrian Stiefel a lui-même côtoyé la mort en 2019 : « Je peux dire que ma vie est meilleure qu’avant. Ça n’a pas été facile, mais je me suis relevé et aujourd’hui, grâce à ce qui m’est arrivé, je me sens plus vivant que jamais. » Joseph Gorgoni rebondit : « Je suis exactement dans ces mêmes considérations. J’ajouterais que nous avons une chance folle d’être soignés comme nous le sommes en Suisse et d’avoir la liberté de nous marier avec qui nous voulons. Soyons conscients de la chance que nous avons et essayons de vivre le mieux possible. En ce qui me concerne, j’ai eu une vie très riche et je pense qu’on peut très bien parler de sujets très graves, comme la mort, en y mettant un peu de légèreté pour essayer d’en tirer quelque chose de positif. »