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Quels prérequis pour le dialogue islamo-chrétien ?

 
1 min de lecture
Interview
Florence Javel a étudié le parcours de Maurice Borrmans, Père blanc islamologue et acteur de la mise en oeuvre de nouvelles relations avec les musulmans, telles qu’envisagées à la suite du concile Vatican II.


Florence Javel, Professeure d'histoire 
géographie, impliquée dans la pastorale catholique


Florence Javel a découvert des contextes culturels multiples en vivant dans différents pays (Maroc, Espagne, Liban). Cette vie d’expatriée, mais aussi de minorité – être chrétienne dans un pays musulman –, l’a interpellée et elle a entamé une formation universitaire en théologie. En parallèle, elle a constaté un raidissement des liens à l’islam en France. «On voit monter des positions affirmées sur l’islam: certains défendent le dialogue sans savoir toujours pourquoi, d’autres estiment que l’Europe sera islamisée et parlent d’évangéliser les musulmans! Au départ, je voulais interroger les fondements théologiques de ces deux postures.» Elle décide d’aborder ces questions en étudiant le parcours de Maurice Borrmans (1925-2017), qui a fait partie du laboratoire de recherche auquel elle est rattachée, à l’Université catholique de Lyon.

Qui était Maurice Borrmans?
FLORENCE JAVEL: Il a été formé en Algérie et en Tunisie, où il a enseigné l’islamologie afin de préparer les missionnaires à oeuvrer en pays musulman. En 1964, il a suivi le déménagement de son institut à Rome (le Pisai), où il a poursuivi ses activités d’enseignement tout en se mettant au service de la mise en application de Nostra Aetate (déclaration du concile Vatican II qui refonde la relation de l’Église avec les non-chrétiens). A travers son oeuvre, on comprend comment le dialogue islamo-chrétien a été mis en place depuis Vatican II jusqu’à nos jours.

Comment avez-vous procédé?
Maurice Borrmans n’a pas été un théoricien du dialogue. J’ai pu saisir sa pensée à travers les articles et recensions publiés dans la revue Islamochristiana, qu’il a fondée en 1975 et qui était pour lui un outil scientifique au service du dialogue, car il exigeait une rigueur intellectuelle absolue. Elle réunissait des experts chrétiens et musulmans, et il veillait à ce que le comité de rédaction comprenne toujours au moins un musulman capable de réagir aux contributions – comme Mohamed Talbi, historien et philosophe tunisien.

Quel est le coeur de sa pensée?
Il tenait à la pluridisciplinarité. Maurice Borrmans a convoqué des historiens, des sociologues, des philosophes, des juristes, des théologiens ainsi que des islamologues, chrétiens ou musulmans. Il a également insisté sur le pluralisme interne de l’islam. Selon lui, on ne peut appréhender le dialogue sans comprendre que l’islam n’est pas monolithique. Il y a des islams. A travers ses recherches, il a cherché à mettre en dialogue ces différents courants, favorisant ainsi une interpellation à la fois interne et interreligieuse.

Voyez-vous des limites à sa pensée?
Entre le moment où Maurice Borrmans s’est engagé dans le dialogue et sa disparition en 2017, alors que le terrorisme prenait de l’ampleur, on ne l’a jamais vu prendre publiquement position sur le fondamentalisme. Certains lui reprochent de ne pas avoir intégré ce contexte évolutif dans sa réflexion. Pourtant, il en avait conscience. Plus le contexte devient difficile, plus il croit que seul un véritable dialogue entre croyants (chrétiens et musulmans) pourra faire face à cette montée de la violence et des positions identitaires.

Que reste-t-il de pertinent dans sa vision?
Je crois qu’il ne faut pas oublier cette vision plurielle de l’islam et qu’il s’agit d’un dialogue avec les musulmans, c’est à dire avec des croyants qui vivent et pratiquent leur foi au quotidien et non «l’islam». Maurice Borrmans a placé le dialogue spirituel entre croyants au coeur de sa démarche. Cependant, il s’est battu contre ceux qui auraient voulu réduire ce dialogue à cette seule dimension. Selon lui, le dialogue spirituel doit s’articuler avec d’autres dimensions, notamment théologiques. Il militait également pour la formation en islamologie, qu’il jugeait indispensable afin de parvenir à la connaissance de l’autre à partir de ses propres sources. Il faut aussi être formé dans sa propre religion et ancré dans sa foi. Il adressait également aux musulmans cette exigence de formation, selon les mêmes critères. Ces conditions donnent un cadre permettant une émulation spirituelle, capable de mener un dialogue interpellatif au service d’une meilleure compréhension de nos croyances et de nos recherches sur le mystère de Dieu.

 

 

La recherche en bref
Maurice Borrmans et la crise du dialogue islamo-chrétien. L’islamologie en question? Florence Javel, Cerf, «Patrimoine», mai 2026, 419 p. Une thèse soutenue auprès de l’Université catholique de Lyon.