Aller au contenu principal
© Amira Souilem
i
Munter Isaac devant l’église où il officie à Ramallah
© Amira Souilem

Munther Isaac, pasteur révolté en Terre sainte

Amira Souilem
28 octobre 2026
 
3 min de lecture
PROMESSE
Face à ce qu’il appelle l’«anéantissement de Gaza», le pasteur Munther Isaac fait entendre sa voix et combat pour la justice qui, en particulier depuis la guerre, résonne bien au-delà de sa Palestine natale.

«Quand j’ai commencé à sortir avec celle qui allait devenir ma femme, j’ai dû lui promettre de ne jamais devenir pasteur», confie, espiègle, Munther Isaac. La promesse n’a manifestement pas été tenue. Ordonné pasteur il y a neuf ans, celui qui a mis de côté ses diplômes en génie civil pour se consacrer à des études de théologie après la seconde Intifada, cumule désormais une maîtrise en études bibliques du Séminaire théologique de Westminster (Pennsylvanie), complétée d’un doctorat obtenu à l’Oxford Center for Mission Studies en Grande-Bretagne. Revenu au pays, Munther Isaac officie aujourd’hui à l’église luthérienne de « l’espoir ». Une paroisse fondée, à Ramallah, par des réfugiés palestiniens après la Nakba – «la catastrophe», en arabe, nom que les Palestiniens donnent à l’exode des leurs en 1948 à la suite de la création de l’État d’Israël. 

 

Christ au keffieh

D’abord théologien, désormais représentant reconnu des chrétiens palestiniens, Munther Isaac assume son originalité et son rôle d’agitateur. Sa célébrité, qui dépasse les frontières incertaines de sa Palestine natale, il la doit à son franc-parler. Terrassé de douleur face à l’agonie sans fin de Gaza, il a l’idée de déposer un Christ flanqué d’un keffieh dans la crèche de Noël de l’église luthérienne de Bethléem en 2023. Les caméras affluent du monde entier. Il en profite pour faire passer son message. 


 

Il y a un moment où dire «je prie pour toi» ne suffit pas.

«Si Jésus était né aujourd’hui, il serait sous les décombres à Gaza. J’ai la responsabilité de défendre la dignité de mon peuple et la meilleure façon de le faire c’est de partager son histoire. Il y a un moment où dire «je prie pour toi» ne suffit pas. Il faut agir. Jésus n’a pas juste prié pour les nécessiteux. Il les a nourris et il s’est dressé contre l’injustice.»

Convaincre les fidèles de rester

S’il a autant à cœur de faire entendre la voix de ses compatriotes, c’est que Munther Isaac est lui-même un descendant de cette histoire de dépossession. Exilés au Koweït, ses parents ont fini par réussir à revenir en Palestine, où il est né. Le regard grave, il poursuit: «La Palestine doit être le seul pays au monde où le pasteur passe le plus clair de son temps à essayer de convaincre les fidèles de ne pas partir. Tout est fait pour que l’on parte. L’autre jour, je devais donner un cours à Bethléem. En cours de route, j’ai fait demi-tour parce que ça devenait infernal de circuler à cause des checkpoints israéliens. Chaque ville palestinienne est devenue une grande prison. Le simple fait de rester ici est de la résistance.» 

Ce qui marque chez Munther Isaac, c’est son honnêteté. Alors que son peuple vit l’un des pires moments de son histoire, il confie être parfois dépassé par des questions que lui posent les fidèles. Pourquoi le mal? Où est Dieu? Autour d’un café, il s’épanche: « Une personne a perdu son frère il y a deux jours à Gaza. Cet ingénieur a été tué alors qu’il distribuait de la nourriture aux réfugiés. Il a fait le choix de se dévouer aux autres et il a été tué. Comment expliquer cette cruauté? Pourquoi cet homme?»

Agir pour limiter la casse

À défaut de savoir «pourquoi» tout cela arrive, il préfère scinder l’interrogation en deux et se demander «pour quoi» les événements adviennent, autrement dit comment il est possible d’agir pour limiter la casse et la douleur. «Nous regardons se dérouler un génocide en 4K. Dans quelques années, on va nous demander des comptes: ‹Vous saviez ce qu’il se passait, qu’est-ce que vous avez fait pour stopper ça?» Une éthique de la responsabilité qui se veut lucide et presque désabusée. 

Quand on lui demande s’il croit encore en une paix possible avec les Israéliens, Munther Isaac ne fait, encore une fois, pas dans le discours convenu: «Il n’y a pas si longtemps, mon rêve était de voir mes deux fils jouer au football avec des enfants israéliens. Mais c’était avant la guerre. Celle-ci a tout changé. Maintenant, je veux juste qu’ils puissent vivre dignement sur leur terre. Notre souhait désormais est de survivre.»