
« Une étincelle devenue flamme »
Parler de la foi, c’est tenter de mettre des mots sur un souffle invisible, une présence silencieuse qui habite le coeur bien avant de se laisser comprendre. Depuis quand ai-je la foi? Peut-être depuis toujours. Cette intuition me rappelle la magnifique image de Maître Eckhart d’une «petite étincelle de l’âme», discrètement tournée vers Dieu et prête à s’embraser.
Je suis née en Roumanie, sous le régime communiste, dans une famille où l’on ne parlait ni de Dieu ni de prière. Pourtant, cette étincelle semblait déjà présente. Elle attendait simplement qu’un souffle la fasse grandir. Je me vois encore avec mon frère découvrant sous le matelas de notre grand-mère sa bible soigneusement enveloppée dans du papier journal. Son visage se figea; elle nous fit promettre de n’en parler à personne. Posséder une bible pouvait alors conduire en prison. Ce jour-là, elle nous apprit en secret le Notre Père. Je ne comprenais pas vraiment qui était ce Père dont elle parlait, mais une porte venait de s’entrouvrir.
Cette petite étincelle était déjà attirée par une lumière plus grande. Les paroles de Jésus prennent tout leur sens: «Laissez les petits enfants venir à moi.» Les enfants possèdent cette capacité unique d’émerveillement et d’abandon qui fait de la foi une rencontre avant d’être un savoir. Puis vinrent les premières grandes épreuves. À quelques mois d’intervalle, je perdis deux êtres profondément aimés. Pour l’enfant que j’étais, ce furent l’abandon, la solitude et une immense douleur. Et pourtant, paradoxalement, c’est au coeur de cette nuit que l’étincelle devint flamme. Une lumière fragile mais persistante qui donna un sens à la souffrance et ne m’a jamais quittée. Elle était là, sous la forme de larmes de joie inexplicables, lorsque j’ai renoncé à des études de médecine pour répondre à un appel intérieur qui me conduisait vers la théologie.
Des fruits invisibles
Avec le temps, j’ai compris que la foi n’était pas seulement une conviction intérieure ou un refuge dans les moments difficiles. Comme l’enseignaient les Pères cappadociens, elle porte des fruits visibles: elle éclaire les choix, soutient dans l’épreuve, nourrit l’espérance et transforme notre manière d’aimer et de regarder les autres. La foi devient alors une force discrète, qui façonne toute une existence et nous conduit, jour après jour, vers le Plus Haut.
Peu à peu, j’ai compris que je rencontrais Dieu en regardant le visage de ceux qui croisaient ma route: un camarade rejeté que j’aidais à apprendre les mathématiques et le roumain, une voisine âgée à qui je faisais la lecture, une parente malvoyante avec laquelle je lisais en cachette des passages de la Bible. Sans le savoir, j’apprenais que Dieu se laisse reconnaître dans l’amour offert au plus fragile. C’est ce même désir qui m’a conduite à quitter la Roumanie et, plus tard, à découvrir l’accompagnement spirituel. Depuis, chaque rencontre ravive cette flamme intérieure.
Comme l’écrivait Maître Eckhart, «Dieu naît dans l’âme et rayonne vers les autres». Au fil des ans, j’ai compris que la foi n’est pas seulement une quête tournée vers le ciel ou l’intériorité, mais aussi une rencontre avec le visage de l’autre. Chaque personne accueillie, écoutée ou aimée devient une fenêtre ouverte sur ce mystère qui nous dépasse et nous relie.
A propos
Nicoleta Sacagiu est accompagnante spirituelle aux HUG et psychothérapeute. Elle a travaillé une quinzaine d’années au CHUV en tant qu’accompagnante spirituelle. Doctorante à l’Université de Lausanne, elle est l’auteure d’Aumônerie du CHUV – Historique et évolution, coautrice de Se souvenir ensemble – Histoire et évolution d’une célébration en milieu hospitalier et lauréate d’un prix pour Référentiel d’emploi et de compétences de l’accompagnant spirituel en milieu hospitalier.





