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Des échanges pour « décoloniser » la mission

22 avril 2026
En marge de l’exposition sur la Suisse et le colonialisme, visible au Château de Prangins, les Églises réformées s’interrogent sur l’implication des missions dans la colonisation. Une série de conférences s’ouvre ce jeudi.

L’objet est symbolique : c’est une tirelire carrée, surmontée de la silhouette d’un jeune Africain à genoux. Lorsqu’on lâche une piécette, la figurine incline la tête, comme pour marquer de la reconnaissance, voire de la soumission. Ce témoin matériel d’une période désormais révolue trône au centre de la salle du Château de Prangins (VD) consacrée aux missions chrétiennes, dans le cadre de l’exposition « Colonialisme. Une Suisse impliquée » (voir encadré).

Ces « tirelires de mission » étaient largement répandues dans les églises suisses depuis les années 1880. Introduites par l’organisation protestante Mission de Bâle, elles y sont restées jusqu’au milieu du siècle dernier. Elles permettaient à cette institution, bien implantée dans les terres coloniales, ainsi qu’à d’autres comme la Mission romande, présente essentiellement en Afrique du Sud et au Mozambique, de récolter des fonds pour financer les activités missionnaires.

Inscription dans le contexte historique

« C’était un instrument précieux pour soutenir les missions », commente Nicolas Monnier en parcourant l’exposition. Mais ce pasteur et ex-directeur de DM-Dynamique dans l’échange (l’ancien « département missionnaire » des Églises réformées romandes, basé à Lausanne, qui a succédé à la « Mission romande » de jadis) reconnaît que cet objet a également véhiculé une image stéréotypée des populations dans les terres de mission : « Cela s’inscrivait dans le contexte de l’époque. Les missionnaires du 19e siècle et du début du siècle dernier étaient marqués par l’approche paternaliste, voire patriarcale, propre à leur temps. »

Car dans la mission chrétienne, abonde Benjamin Simon, l’actuel directeur de DM-Dynamique dans l’échange, « une mission ‘culturelle’ soutenait l’activité proprement évangélisatrice et sociale : une forme de supériorité s’en dégageait. ‘Chrétien’ équivalait à ‘européen’. » DM s’interroge depuis plusieurs années sur la manière de rééquilibrer ces rapports : l’organisation souhaite ainsi se distancer de toute forme de néo-colonialisme et inscrire les échanges qu’elle promeut dans une logique de réciprocité et de justice. La série d’événements que l’institution organise dès ce jeudi, en marge de l’exposition du Musée national suisse, remet également ces préoccupations sur le tapis (voir encadré).

Rôle crucial dans le domaine social et politique

Alors qu’on reproche aujourd’hui aux missionnaires des siècles passés une certaine connivence avec les milieux colonialistes (la Mission de Bâle disposait ainsi d’une entreprise commerciale qui importait en Europe des « denrées coloniales »), les missions ont toutefois aussi joué, au cours de leur histoire, un rôle crucial en matière sociale. Nicolas Monnier y a consacré plusieurs travaux de recherche. Il souligne qu’à côté des écoles et des hôpitaux que les missionnaires développaient, les « stations » protestantes ont également mis sur pied des centres de formation professionnelle au bénéfice des populations locales, notamment dans le domaine de la mécanique, de la menuiserie ou de l’agriculture. « Grâce à leur liberté par rapport aux colons, précise-t-il, ces centres de formation sont ensuite devenus des foyers de sensibilisation et des lieux de recrutement pour les mouvements indépendantistes qui ont conduit à l’autonomie de ces États. D’ailleurs, au Mozambique, plusieurs politiciens importants, dans les années qui ont suivi l’indépendance, provenaient des milieux de la mission protestante Suisse. »

Cela n’enlève rien au fait que les organisations ecclésiales chargées aujourd’hui des échanges Nord-Sud sont toujours porteuses d’un héritage problématique, lié aux mentalités véhiculées par certains de leurs prédécesseurs de la période coloniale. Benjamin Simon reconnaît l’asymétrie toujours présente dans « le fait que le Nord continue de donner de l’argent et le Sud le reçoit. Mais cela ne devrait pas grever les façons de penser ! En ce sens, DM se développe désormais non plus comme une ‘œuvre d’entraide’, mais comme une communion d’Églises qui travaillent ensemble dans des domaines comme l’agroécologie, l’éducation ou le vivre ensemble. Nous réfléchissons ensemble, non plus dans une attitude de supériorité occidentale, mais dans le cadre d’une démarche partagée. »

Accueillir les Églises de la migration

Dans ce cadre, souligne Benjamin Simon, « les Églises du Sud implantées en Europe ont un capital à transmettre à nos institutions ecclésiales occidentales, fatiguées et fragilisées : si nos Églises historiques laissaient de la place aux communautés issues de la migration, et si elles dépassaient leurs préjugés, elles gagneraient en authenticité en se décentrant de leurs préoccupations récurrentes, comme les questions de structures ou de finances. Bien sûr, elles devraient se défaire d’une partie de leur pouvoir, mais elles se recentreraient sur le cœur de leur message. »

Pour favoriser la réflexion théologique sur ces dynamiques d’échanges, DM développe depuis quelques mois un enseignement en matière de théologie interculturelle dans les universités de Lausanne et Genève, dispensé par Benjamin Simon. « Une heureuse initiative, commente son prédécesseur. Car, si les sciences sociales se sont souvent emparées de ces sujets, la réflexion théologique dans ce domaine est encore bien trop lacunaire. »

Une expo : « Colonialisme. Une Suisse impliquée ». Musée national suisse – Château de Prangins (VD), jusqu’au 11 octobre. www.chateaudeprangins.ch

Des conférences : « Décolonisation et justice », série d’événements organisés par DM-Dynamique dans l’échange pour repenser la mission protestante face aux héritages coloniaux et aux enjeux contemporains. Dès le 23 avril. www.dmr.ch