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La vie humaine, trésor ou capital ?

Explications
Certaines questions de société comme l’interruption volontaire de grossesse et l’assistance au suicide posent la question de la valeur de la vie. Pour les éthiciens, deux grandes approches coexistent et peuvent être résumées en utilisant des métaphores : la vie est soit un trésor à préserver à tout prix – c’est l’approche catholique –, soit un capital dont on est responsable devant Dieu, comme le pensent les protestants.

Un trésor à conserver

Pour les adeptes de la métaphore du trésor, la valeur de la vie est inestimable car elle est irremplaçable, sacrée. Selon cette perspective, toute vie humaine est inconditionnellement dotée de valeur. L’interruption volontaire de grossesse, l’assistance au suicide et le don d’organes doivent par conséquent être condamnés. Cette façon de voir les choses s’observe surtout dans les milieux religieux, mais on la retrouve aussi dans le monde séculier, notamment sur la question du suicide.

Dans la pratique, toutefois, cette théorie n’est pas toujours appliquée à la lettre par ses défenseurs. Si elle l’était, le sacrifice des martyrs et des saints ne devrait pas être valorisé ; pourtant, il l’est largement !

Un capital à accroître

Pour d’autres, la vie est assimilable à un capital. Cette vision des choses ouvre la voie à une évaluation de la vie en termes de coûts et de bénéfices. Les questionnaires de satisfaction qui ont été développés dès les années 1970 pour évaluer la qualité de la vie des patients en fournissent une illustration. En effet, ils ont donné naissance aux QALYS (de l’anglais Quality Adjusted Years of Life, ou années de vie pondérées par la qualité), qui sont proposés par les économistes pour fonder certaines décisions médicales en fonction de la qualité et de la durée de la vie.

Cependant, cette métaphore présente elle aussi des limites : l’évaluation de la qualité de la vie n’est pas exempte de subjectivisme et des injustices peuvent en découler. Typiquement, c’est le plus souvent la vie des personnes dites vulnérables (par exemple, les personnes incapables de discernement) qui risque d’être considérée comme n’étant pas digne d’être vécue.

Une impasse

En fait, aucune de ces deux théories ne permet vraiment de résoudre la question de la valeur de la vie. D’ailleurs, elles coexistent souvent dans les mentalités. Par exemple, l’embryon est tantôt considéré comme un trésor méritant protection, tantôt comme un capital susceptible d’être utilisé à des fins de recherche dans le domaine des cellules souches.

Autre exemple : dans certaines situations comme une prise d’otages, on admet communément que la vie ne peut pas être réduite à un objet de négociation, ce qui revient à réaffirmer sa sacralité. En même temps, certaines vies sont socialement dévaluées, exploitées, sans que l’opinion publique ne s’en émeuve. On peut donc dire que la société « a le niveau de disparités de moralité qui lui convient », selon l’expression du rédacteur en chef de la Revue française d’éthique appliquée, Paul-Loup Weil-Dubuc, contacté par mail.

Une vie qui compte

Au fond, l’important n’est pas tant de déterminer la valeur de la vie humaine, que de savoir qui a le droit de répondre à cette question. Certains éthiciens proposent de reconnaître que c’est au moins en partie à la personne de déterminer la valeur de sa propre vie – mais en partie seulement, car selon Paul-Loup Weil-Dubucq, « il serait naïf d’opposer à des modes de valorisation extérieure (trésor ou capital) la toute-puissance d’un sujet capable d’imposer sa ou ses valeurs ».

En fin de compte, ce qui confère une valeur à la vie, ce sont surtout « les relations qu’elle instaure et perpétue », explique Jérôme Ravat, chercheur associé au Centre Universitaire de Recherches sur l'Action Publique et le Politique (CURAPP-ESS). En d’autres termes, la valeur de toute vie humaine dépend de sa relation avec d’autres vies. Pour dire les choses encore plus simplement, une vie a de la valeur lorsqu’elle compte pour le monde et que le monde compte pour elle. La valeur relationnelle de la vie « inclut fondamentalement une relation globale à l’humanité », précise Jérôme Ravat.

Le point de vue de la théologie

Que disent les théologiens ? « L’approche du catholicisme est fondamentalement différente de celle du protestantisme, déclare François Dermange, professeur d'éthique à la faculté de théologie protestante de Genève. Pour les catholiques, la vie est sacrée ; c’est un trésor qui ne nous appartient pas. Vouloir mettre des limites à la sacralité de la vie reviendrait à se prendre pour Dieu. Cela explique leur position sur l’avortement et l’assistance au suicide. Les protestants, eux, se fondent davantage sur la Bible et en particulier sur le Décalogue, où il est dit de ne pas commettre de meurtre, c’est-à-dire de ne pas tuer un innocent. Cela veut dire qu’il existe une façon de tuer qui n’est pas un meurtre, comme dans le cas de la légitime défense, même si cela reste toujours une chose grave. Le critère consiste à peser le pour et le contre devant Dieu pour pouvoir assumer sa décision face au Créateur. On refusera ainsi l’avortement comme moyen contraceptif, mais on l’admettra si une femme a été violée, et on fera de même avec le suicide assisté, si c’est le seul moyen de limiter la souffrance d’une personne à l’extrémité de sa vie ».

Le cadeau de la vie

La question de la valeur de la vie ne doit néanmoins pas être confondue avec une autre question : celle de la meilleure façon de vivre sa vie. De ce point de vue, la vie est avant tout un cadeau qui nous est fait et qu’il nous revient d’utiliser au mieux.

« Pour certains philosophes, comme John Stuart Mill, la qualité d’une vie se mesure à la quantité de bonheur qu’elle permet de ressentir, affirme Florian Cova, chercheur et chargé de cours au Département de Philosophie de l'Université de Genève. D’autres, comme Emmanuel Kant, défendent que le but de la vie humaine, ce n’est pas le bonheur, mais la moralité. Pour sa part, la philosophe Susan Wolf considère que notre existence est bonne si nous trouvons des activités qui y donnent du sens et à travers lesquelles nous nous épanouissons en nous consacrant à quelque chose qui nous dépasse. »