
Montée des évangéliques:les réformés mis au défi
Comment expliquer le contraste entre le progrès des uns et le recul des autres?
CHRISTOPHE CHALAMET: Dans un monde où les repères tendent à s’effacer et à se complexifier, beaucoup cherchent des réponses claires. Les Églises évangéliques ont l’avantge de proposer une doctrine explicite, un langage simple et une communauté forte. Le revers de la médaille, c’est qu’elles offrent des réponses simples, voire simplistes, aux grands questionnements de la vie. Les réformés aiment être en phase avec leur temps et traitent en profondeur les thèmes du moment – environnement, questions de genre, inclusivité. Les évangéliques se démarquent en adoptant un point de vue critique avec une sorte de contre-culture présentant des relents parfois nauséabonds si l’on pense à l’homophobie ou au soutien aveugle à des régimes politiques comme le régime actuel en Israël. Certains pratiquent aussi des compromissions néfastes et très dangereuses avec le pouvoir politique – notamment aux États-Unis ou au Brésil.
Les évangéliques exercent une grande influence dans ces pays. Et en Suisse?
Les évangéliques ne disposent pas dans notre pays de masse populaire suffisante pour exercer ce type d’influence politique. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait pas de velléités d’exercer un poids politique. Il y a une vigilance à exercer face à cela.
Assiste-t-on néanmoins à une montée des évangéliques en Suisse?
Il n’y a pas ici de mobilisation évangélique de masse comparable à celle observée ailleurs. Mais certaines communautés sont très dynamiques. À Lausanne, par exemple, des Églises comme C3 rassemblent un public nombreux, notamment des jeunes et des étudiants. Une organisation bien structurée, une forte attention portée aux enfants et une musique de louange contemporaine contribuent à leur attractivité. Face à cette vitalité, les Églises réformées donnent l’image d’une communauté vieillissante.
Les réformés ont-ils à apprendre des évangéliques en matière de transmission de la foi?
Les évangéliques disposent d’un vrai savoir-faire. La foi y est souvent transmise au sein de la famille, vécue au quotidien et aussi publiquement. À l’inverse, les protestants réformés ont tendance à considérer la foi comme une affaire privée, sauf de temps en temps le dimanche matin. On observe chez eux une pudeur extrême: la foi se vit de manière plus ou moins intermittente au culte du dimanche, puis elle devient un jardin secret. Dans un contexte de forte sécularisation, il y a une tendance au repli chez nombre d’entre eux. Or la foi chrétienne est appelée à être vécue en communauté. Elle doit s’extérioriser plutôt que rester refermée sur elle-même dans l’intériorité de la personne.
Une collaboration est-elle possible?
Un dialogue et un débat critique sont nécessaires. Les tensions existent, mais les caricatures réciproques n’aident pas: les évangéliques sont parfois accusés de fondamentalisme de manière globale, tandis que les réformés sont soupçonnés d’avoir perdu la foi et l’envie de la transmettre. Dans un monde religieux en pleine recomposition, l’enjeu est d’apprendre à se parler, en reconnaissant à la fois les atouts et les fragilités de chaque tradition. C’est une conversation nécessaire pour penser l’avenir du protestantisme et sa place dans la société.
Y a-t-il des lignes rouges à ne pas franchir?
Il y a des thèmes sur lesquels évangéliques et réformés s’entendront difficilement. Dans le rapport aux Ecritures notamment. La lecture historico-critique des réformés ne coïncide pas avec la croyance en l’inerrance biblique des évangéliques. Des désaccords importants existent aussi sur les questions éthiques comme le rôle des femmes dans l’Église ou encore sur l’homosexualité et les questions de genre.
Comment les réformés peuvent-ils encore jouer un rôle dans la société?
Ce dernier demi-siècle, on observe un affaissement de la présence des Églises protestantes sur la scène culturelle et politique. Il est pourtant dans l’ADN réformé d’avoir une conscience politique et sociale importante. Il appartient aux instances nationales et cantonales de l’Église protestante de se demander quelle influence elles peuvent exercer, et surtout quel éclairage elles peuvent apporter à la «lecture» de notre monde contemporain et de notre société. Les protestants disposent de ressources théologiques qui leur permettent de se positionner, d’éclairer les enjeux de notre temps sans chercher à façonner les consciences.
Le prochain «rendez-vous du jeudi»:
11 juin, de 19h30 à 21h, conférence: «Henri Dunant: une foi à l’oeuvre et à l’épreuve», par Corinne Chaponnière, auteure de Henry Dunant, La croix d’un homme. AuditoriumBarbier-Mueller, place du Bourg-de-Four 24, 1204 Genève.



