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Temple de Perroy © Cesare Marchitto

Écouter le culte

Face au piège tendu, Jésus cible l’essentiel dont tout découle : l’amour. Mais l’amour se commande-t-il ? Pouvons-nous développer notre capacité d’amour ? Comment distinguer l’amour de ce qu’on appelle amour mais qui n’en est pas vraiment ? Comment l’amour de Dieu, l’amour de soi-même et l’amour du prochain sont-ils indissociables et ouvrent un chemin d’humanisation ?

Prédication

Référence(s)
Matthieu
Chapitre
22
Versets
34
à
40

Vous trouverez-ci-dessous la retranscription d’une prédication qui a été dite sans avoir été écrite préalablement, avec les caractéristiques de l’oralité.

Chers amies et chers amis, 

Ce matin, nous ne sommes pas dans de la théorie. Ce matin, nous sommes dans les travaux pratiques. Les travaux pratiques de l'Évangile. L'exercice quotidien du triple amour.

Pourquoi triple amour ? Jésus parle d'aimer Dieu, d'aimer son prochain comme soi-même, et donc de s’aimer soi-même. Ces trois amours sont indissociables :

  • l'Amour de Dieu : source inépuisable de l'amour sans cesse accessible au plus profond de nous ;
  • l’Amour de soi, parce que dans la détestation de soi, il ne peut pas y avoir d'accueil véritable de l'autre ;
  • l’Amour du prochain, parfois facile à aimer, parfois compliqué à aimer, parce que toujours différent.

Ceux qui pensent que l'amour c'est tout facile, vous avez peut-être mieux à faire ce matin que de rester ici. En revanche, ceux qui, comme moi, pensent que c'est un défi - mais le plus beau qui soit - je leur propose de se laisser conduire et enseigner par la page d'Évangile d'aujourd'hui.

Que signifie aimer ? Que signifie être dans l'amour ? Voyons ce que Jésus nous dit. Pour lui, toute la loi et tous les prophètes découlent de ces commandements de l'amour. Autrement dit, si nous sommes dans l'amour, alors tout le reste nourrit la vie. Tout le reste coule de source. L’apôtre Paul a bien résumé cela dans son très bel hymne à l'amour (1 Co 13) : « Si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien. » Autrement dit, la vie sans l'amour, ça ne vaut pas le coup. Et par contre, si on a l'amour, alors peut être qu'un véritable chemin d'humanisation, de vraie humanité et de liens libérés se dessine, où les choses s'éclairent.

Saint Augustin a lui aussi résumé tout cela dans une très belle formule : « Aime et fais ce qui te plaît. » C’est que l'amour libère, et une fois qu'on est dans l'amour, alors plus besoin de trop réfléchir. On est ajusté, on est unifié. On est dans un juste rapport à soi, à Dieu, au monde, à la création et à l'autre que l'on rencontre.

Mais ce n’est pas nécessairement ce qui se passe globalement dans nos familles, dans nos vies, dans nos Eglises et dans ce monde… Oui, il y a du boulot ! Encourageons-nous donc et voyons comment l'Évangile d'aujourd'hui peut nous nous éclairer.

Regardons d’abord le contexte. C'est toujours intéressant de regarder à qui Jésus parle, parce qu’on peut s'identifier à tous les personnages de l'Évangile. En l'occurrence, il y a un maître de la loi qui va venir interroger Jésus et lui tendre un piège. Ce serait trop facile de se dire qu’on est du côté des amis de Jésus et de ses disciples, et que le maître de la loi ne nous concerne donc pas. Si, il nous concerne ! Il nous dit quelque chose sur nos fonctionnements : nous avons toutes et tous un maître de la loi, un pharisien, un sadducéens, un scribe, peu importe, à l'intérieur de nous.

Regardons ça au chapitre 21 de l’Évangile selon Matthieu. Jésus est arrivé à Jérusalem. Et là, est-ce qu'il a été dans une forme de conformisme ? Est-ce qu'il a dit ce que les gens avaient envie d'entendre pour se faire aimer ? Non, son message n’appelle pas à faire tout ce qu’on peut pour se faire aimer. Ça, c'est le discours ambiant actuel : « Faites-vous aimer à tout prix ! » Jésus n'est pas dans le conformisme : il ne va pas se trahir lui-même afin d'être aimé, en servant la soupe de ce que les gens ont envie d'entendre. Jésus est celui qui est positionné. Jésus est celui qui ose une parole. Jésus est celui qui se respecte lui-même et qui respecte les autres à tel point qu'il est toujours authentique. Jésus est celui qui fait preuve d'une infinie liberté intérieure. Cette dimension, je le reconnais, m'interpelle d'autant plus que je constate à quel point j'ai encore besoin de grandir dans une liberté intérieure et que je suis encore bien souvent trop dépendant du regard des autres et de la validation des autres. Jésus, lui, est libre. Il est capable d'être absolument dans l'amour.

En face de lui, il y a ces gens qui ont besoin d'entrer dans la controverse avec lui. Ces gens qui résistent, qui se placent en opposition. Ils n'ont aucune intention de l'écouter. Ils n'ont aucune intention de le rencontrer. Ils n'ont aucune intention de lui donner une chance de les interpeller, d’être interpellés par lui ou d'entrer en relation véritablement. Ils sont absolument fermés à la relation.

La semaine passée, nous méditions sur une autre controverse : et là , les pharisiens n'ont pas même fait le déplacement jusqu'à Jésus. Ils ont envoyé des émissaires. C’est la preuve qu'ils avaient peur de la confrontation. Ils avaient peur d'entrer en relation avec lui. Il valait mieux rester à distance, parce qu'une fois qu'on s'est regardé dans les yeux, une fois qu'on a osé la rencontre, alors quelque chose peut se passer qui s'appelle l'amour ou qui s'appelle le lien et qui peut nous faire bouger. Eux s’y refusent. Quand je dis eux, je parle de différents partis qui se sont ligués pour disqualifier Jésus et pour l'éliminer. C'est très intéressant d'ailleurs de voir comment, quand il y a un ennemi commun – et il peut être divers  – tout à coup d’anciens ennemis font alliance et se liguent pour éliminer l'ennemi commun. Cela nous interpelle par rapport à ce qu'on peut voir à l'œuvre dans notre monde aujourd'hui. Mais je ne vais pas insister là-dessus. Les pharisiens, les sadducéens, les Hérodiens, les scribes, les Lévites se sont mis ensemble pour éliminer Jésus.

En fait, je vous l’ai dit, on a tous un sadducéen, un scribe, un maître de la loi en nous. Ils symbolisent la difficulté humaine, très humaine, trop humaine, à être dans l'amour. Et ils symbolisent le fait que l'Humanité a besoin de se rassurer dans des idées, dans des idéologies, dans des croyances, dans des certitudes. C'est cela qui les caractérise. Ils ont besoin, pour se rassurer, d'être dans la conviction que leurs idées sont les bonnes. Et donc ils tournent en boucle à l'intérieur d'eux-mêmes et ils s'enferment en eux-mêmes. Dans les temps d'incertitude, et actuellement, dans notre monde, nous vivons des temps de grande incertitude, il y a toujours la tentation de s'enfermer dans des dogmes, dans des idéologies, dans des certitudes. Cela nous rassure. Mais il s’agit, bien sûr, souvent d’une fausse sécurité.

Et donc quand ils entrent en relation, c'est plein d'attentes. Ils attendent de l'autre qu'il corresponde à ce qu'ils ont besoin qu'il soit. Le Messie, Jésus, devrait être d'une certaine manière pour correspondre à leur schéma de pensée. Et s’il vient et qu'il est différent, alors ça les déstabilise complètement. Cela nous interpelle sur nos attentes. Comment être dans l'amour quand nous sommes enfermés dans des attentes envers l'autre ? Et puis ils sont aussi dans des projections. Les projections, c'est qu'ils ne sont pas prêts à rencontrer Jésus en vérité, mais ils projettent sur Lui tout ce qu'ils ont comme préjugés, comme aprioris, comme idées préconçues, comme besoins, etc. Ces attentes, ces projections, cet enfermement dans ses idées, tout cela empêche la rencontre, tout cela empêche la relation. Tout cela empêche l'amour.

En face d'eux, il y a Jésus. Jésus présent. Jésus, comme je l'ai dit tout à l'heure, en position de liberté. Jésus ancré dans le triple amour. Et nous le voyons tout au long de l'Évangile : il est d’abord ancré dans l'amour de son Père. Régulièrement, on le voit se retirer dans l'intimité de son Père pour ne pas être dans l'auto-justification ou dans le jugement de lui-même, ou dans la dépendance au regard des autres, mais pour trouver sa source dans l'Amour premier de celui qui est toujours présent et qui lui dit : « Je te connais, je t'ai choisi, je t'aime, je te rejoins et rien ni personne ne pourra te séparer de mon amour. »

Sans cesse, il revient à cet amour premier qui est l'amour de Dieu. Cela le fait entrer dans un amour de lui-même qui n'est pas un amour égotique, un amour égocentrique, mais qui est une pleine acceptation de lui-même, dans son humanité, et dans sa vulnérabilité également. Et puis ce double amour le rend capable, lui donne une assez grande sécurité pour se tourner vers les autres, même opposés, même différents, même dérangeants, pour les accueillir, pour les écouter, pour se connecter authentiquement à eux et donc vivre l'événement de l'amour.

Ce qui permet l'amour, c'est donc d'abord une capacité d'accueil. C'est une disponibilité. C'est une présence qui fait que je suis capable de faire une place à moi, de faire une place à l'autre et de faire une place à Dieu. Parfois, on est tellement dans un tourbillon de pensées qu’il n’y a pas de place ni pour Dieu, ni pour soi-même, ni pour l'autre. Il n'y a que les pensées qui tournent en boucle.

Cela nous amène, je crois, à une définition de l'amour : l'Amour n'est ni une idée, ni un état, mais l'amour est un événement. L'Amour, c'est à chaque fois que survient cette grâce d'être relié, d'être relié pleinement à Dieu, à soi, à l'autre. Je dis que c'est une grâce même si, en même temps, ça dépend un peu de nous. On va le voir. Mais c'est d’abord comme un cadeau que l'on reçoit et que l'on partage.

Il y a tout ce qu'on appelle l'amour et qui, nous le voyons, n'est pas vraiment de l'amour suivant cette définition de l'amour que je vous donne ce matin. Et vous pouvez en avoir d'autres. Mais dans cette définition de l'amour, l'amour de l'Évangile, l'amour ce n'est pas l'attirance, ce n'est pas l'attirance physique, l'attirance sexuelle. Ce n'est pas non plus l'affectivité. L'affectivité, c'est ce besoin fondamental, très important, que nous avons toutes et tous de reconnaissance, de validation. C’est une réalité plus ou moins sécure, ou plus ou moins fragile. Mais ce n'est pas ça, l’amour. Ce n'est pas non plus la tentation de notre ego, l'amour. Or, bien souvent, nous appelons amour ce qui relève de ces trois domaines. Donc tout l'Évangile et tout exercice spirituel du Christ nous invite à une vigilance, à une attention, en interpellant, en nous rappelant ces commandements.

Les pharisiens et les scribes, Jésus leur dit : « Soyez attentifs à vos intentions. Quelles sont vos intentions quand vous venez vers moi ? » C'est un moment très important de l'exercice spirituel que la clarification des intentions. A partir de quel endroit en moi est-ce que je fonctionne maintenant ? Est-ce que je fonctionne à partir de mon ego, à partir de mon affectivité blessée, qui a besoin d'être rassurée et qui culpabilise ou qui a besoin de recevoir un peu d'amour ? Est-ce que je fonctionne à partir d'une attirance ? Est-ce que je fonctionne à partir de rien du tout, parce que je suis tellement fatigué ou pris par des pensées que je n'ai de place pour rien ? Ou alors est ce que j'arrive à accéder à un autre lieu en moi, qui me déplace et qui me fait accéder à ce miracle de l'événement de l'amour ?

Il y a là un détail, qui n'en est pas un dans notre texte : c’est que le terme utilisé par Jésus, le temps du verbe, ce n'est pas « aime ». Jésus reprend la terminologie de l'Exode et du Deutéronome et dit : « Tu aimeras ». C'est un futur. Comme si c'était un horizon ouvert, comme si c'était une ouverture du désir. Une ouverture de l'intention.

Poser l'intention d'être attentif et se situer dans cet endroit de nous-mêmes qui nous fait accéder à la capacité d'être dans l'amour, tout cela veut dire, Mesdames et Messieurs, chers jeunes, que l'amour, eh bien, ça s'exerce. C'est pour cela que nous nous rassemblons le dimanche. C'est pour cela que nous continuons à lire inlassablement l'Évangile. C'est pour cela que nous nous rencontrons. C'est pour cela que nous nous confrontons les uns aux autres et que nous désirons nous confronter aussi à ceux qui nous sont adverses, ceux qui ne sont pas comme nous.

Ce monde devient un monde tragique, quand on tourne en vase clos et qu'on ne rencontre plus ceux qui sont différents ou d'un autre avis. 

Oui, nous pouvons développer notre capacité d'amour. Et cela est valable dans toutes les confessions et dans les religions. Être croyant, c'est désirer développer notre capacité d'amour. L'amour est un art qui s'exerce comme on exerce son instrument de musique. On peut le travailler aussi ! On peut travailler sa capacité d'amour.

Si je vais au bout de cette réflexion-là, et bien on parle souvent d'amour inconditionnel… Mais, d'une certaine manière, l'amour n'est pas inconditionnel. Il y a des conditions à remplir pour être dans l'événement de l'amour. Si on n'est pas dans une forme de sécurité, si on n’est pas dans une présence, si on n’est pas dans un accueil, si on n’est pas dans une authenticité avec soi-même, alors l'événement ne peut pas avoir lieu. Je le vis très souvent.

Il y a quelques jours, nous avons invité pour un repas une amie que nous n'avions pas vue depuis plusieurs années. Elle me disait : « Je trouve que tu vas bien. » Parce qu'elle m'avait vu il y a plusieurs années, autour de 2018, quand j'ai traversé une grosse crise existentielle. Elle me disait qu’à cette époque-là, tous les repas qu'on passait, je tournais en boucle dans mes réflexions. Sur l'Église, sur la vie, etc. « Et quoi qu'on dise, et bien tu répétais toujours inlassablement les mêmes choses… » Et elle avait raison. Dans des moments d'insécurité, nous n'avons pas la disponibilité véritablement pour entrer dans cet amour et dans cet accueil de l'autre. Et je regarde mon épouse bien-aimée, chère Véronique : tu sais par cœur qu'au quotidien, s'aimer, c'est tout un défi. Il y a tant de fois où je suis avec toi, mais où je ne suis pas présent véritablement. Parce que dans mes pensées, en train de préparer mon culte radio, en train de batailler pour un truc. Ou prisonnier de mes attentes.

Le couple ou la famille, c'est un des lieux privilégiés de l'amour. C'est ce lieu où maintes fois, 1000 fois et sans cesse, on peut échouer. Sur le métier, il faut remettre l'ouvrage. Pour vivre des instants de pure connexion. Des moments où nous nous accueillions l'un l'autre de manière authentique, sans attente, sans projection, avec amour et avec bienveillance. Je regarde aussi ma fille en disant ça. Le défi, il est quotidien.

Plus nous nourrissons ce désir, cette intention de tomber dans des moments d'amour, plus ça vient tout seul. Voilà l'amour. A partir du moment où les conditions sont remplies, et bien il ne peut être qu'inconditionnel ! A ce moment-là, l'amour est de toute façon désintéressé. Il y a quelque chose d'une gratuité.

On est loin de la vision capitaliste ou utilitaire de l'amour, où je vais aimer ce qui me fait du bien, où je vais aimer la personne qui m'apporte quelque chose. Et le jour où il y a un meilleur produit sur le marché, et bien j'abandonne ou je change. Non, ce n'est pas du tout ça, l'amour dont nous parlons ce matin. 

C'est cet amour que nous pouvons développer.

Alors, chers amies et chers amis, et vous qui nous écoutez par le biais de la radio, qu'est-ce qu'on va faire de tout ça ? Je nous invite à réfléchir : quelles sont les relations où, cette semaine, je désire exercer ma capacité à recevoir et à entrer dans le triple amour ? Je vous donne un exemple : ça fait quelques temps que je me suis donné un exercice tout simple. Quand je rencontre quelqu'un, que ce soit un serveur dans un restaurant, une vendeuse dans un magasin, quelqu'un dans la rue et que je salue cette personne, je me suis mis un point d'honneur, à chaque fois, de regarder la personne dans les yeux, de lui dire bonjour avec respect. Et chaque fois je dis : « Comment allez-vous ? » Bien sûr, je ne vais pas partir en vacances avec toutes ces personnes. Bien sûr, je n'ai pas chaque fois une heure à consacrer à chacune de ces personnes pour écouter le fond de leur âme. Et donc on pourrait se dire que tout cela ne rime pas à grand-chose… Mais si je place derrière ça l'intention que ma question signifie : je reconnais cette personne, je me relie à elle pendant les quatre, les dix, les quinze secondes que nous allons vivre ensemble aujourd'hui… Et le fait que nous soyons réunis dans notre commune humanité, dans un accueil authentique et gratuit, et que je vive, quant à moi, dans ce lien à Dieu et dans la prière, et bien je crois que cela allume quelque chose dans ce monde. Ce n'est pas grand-chose, mais ça m'aide. Ce simple petit exercice m'aide à cultiver le désir d'être dans l'intention de l'amour et dans l'attention de l'amour.

Il y a donc du boulot. Mais merci ! La semaine passée, j'ai fini la prédication en remerciant la communauté rassemblée à Perroy. Je ne veux pas être dans la flatterie, mais j'aimerais le faire de nouveau. Parce que quand on est tout seul à avancer sur le chemin, c'est compliqué. Mais quand nous pouvons nous encourager les unes et les uns les autres et nous dire que nous croyons que ça a de la valeur, que des personnes, des humains, partout, dans toutes nos sociétés locales, dans nos boulots, dans nos familles, des gens disent nous croyons que le triple amour est possible, l'amour de soi, l'amour de l'autre dans l'amour de Dieu, alors nous croyons que nous pouvons nourrir, que nous pouvons développer cela.

Oui, nous croyons que chaque fois que nous vivons cet amour, cela ouvre quelque chose, une petite fenêtre d'espérance pour l'humanité et que ça humanise. Je crois que cela vaut la peine. Alors merci ! Bonne route ! Il y a encore beaucoup à aimer. Que l'Esprit nous porte et nous bénisse. Amen.