
Nous rêvons tous que certaines choses ne soient jamais arrivées : une relation brisée, un passé douloureux, une maladie, un accident, l'esclavage transatlantique, la Shoah, la colonisation… Nous pensons que nous nous porterions mieux, que notre monde serait bien meilleur, si tout cela ne s'était pas passé. « Et s'il était possible de recommencer ? » La Bible ose une promesse étonnante : « Voici, je fais toutes choses nouvelles ». Cette nouveauté n'est pas un simple rêve. Elle commence aujourd'hui, chaque fois que nous trouvons le courage d'espérer, d’ouvrir des chemins de paix et de guérison, par l’amour que nous portons les uns aux autres.
Prédication
Les modes passent. Les générations se succèdent. Les technologies évoluent à une vitesse vertigineuse. Le smartphone que nous achetons aujourd'hui sera déjà dépassé demain.
Et pourtant, les guerres, les exclusions, les inégalités, n'ont pas pris une ride. L’humanité connaît des avancées spectaculaires en matière d’innovations technologiques, mais peine à inventer de nouvelles manières de "faire communauté".
Il y a aussi, en chacun de nous des absences qui nous habitent, des pages de notre histoire personnelle ou collective que nous voudrions bien oublier. Alors nous vient cette question : Est-ce que ça ira mieux un jour ?
La Bible ose une parole d’espérance : « Maintenant, je fais toutes choses nouvelles. » (Apocalypse 21, 5).
L'auteur de l'Apocalypse écrit à des croyants qui connaissent la peur et la persécution. Pourtant, il refuse de croire que l'histoire appartient à la violence. Il ose annoncer une autre histoire : celle où Dieu fait toutes choses nouvelles, où « les choses anciennes ont disparu », « un passé qui ne serait plus ».
Notre relation au passé, à nous aussi, est complexe. Il est notre héritage : il a façonné notre cœur, notre corps, notre manière d'aimer, de faire confiance, de regarder le monde. Il porte nos souvenirs heureux, et aussi douloureux : une perte, une déception. Nous sommes tous héritiers d'une histoire personnelle, familiale, collective, qui nous dépasse.
La Bible ne nous invite pas à effacer le passé. Dans la tradition judéo-chrétienne, la mémoire est essentielle pour comprendre d’où l’on vient et éviter de reproduire les erreurs du passé. Israël se définit comme un peuple qui se souvient : « Souviens-toi que tu as été esclave en Égypte ». (Dt 15,15). Nous faisons mémoire de la mort de Jésus en prenant la Cène et nous confessons qu’il est présent au milieu de nous dans le pain et le vin.
La mémoire dans la Bible ne nous emprisonne pas dans le passé. Elle nous rappelle que Dieu se souvient, même quand il nous arrive de l’oublier. Il a été fidèle hier, qu'Il est présent aujourd'hui, Il le sera demain et éternellement.
Cependant deux façons de se perdre dans le passé nous guettent. La première est de s’y accrocher en croyant que tout était « mieux avant ». La seconde est de vouloir le faire taire en prétendant qu'il suffirait de "tourner la page".
Or des destins et des vies qu'on refuse de reconnaître ne peuvent pas être guéris ; ce qui est enfoui continue de faire souffrir. Alors, que faire de ce passé qui nous habite ? Comment avancer sans nier ce qui a été vécu, sans rester prisonniers de ce qui nous a blessés ?
C'est précisément là que le passage de l'Apocalypse nous rejoint :
Nous ne pouvons pas vivre le regard fixé sur le rétroviseur. Le passé ne se répare pas comme un objet cassé ; il est des blessures qui demeurent, des drames irréparables. Mais nous pouvons choisir de construire aujourd'hui des relations nouvelles, qui ne reposent pas sur le mépris, sur la domination et sur la déshumanisation. Oui, nous ne sommes pas définis uniquement par ce qui a été. Ce n’est pas un passé douloureux qui écrit le dernier chapitre de notre histoire.
Dieu, lui, regarde vers l'avant : il tend sa main vers notre présent et y sème déjà du neuf. « Maintenant, je fais toutes choses nouvelles » (Apocalypse 21, 5). Le mot grec kainos ne désigne pas la dernière tendance, comme un nouveau téléphone : il dit ce qui est radicalement différent, de l'ordre de la transformation et de l'inattendu. « Je fais », dit le texte : les nouveaux cieux et la nouvelle terre sont l'oeuvre de Dieu.
Là où nous voyons des cycles qui se répètent, Il trace un chemin nouveau. Là où nous voyons l'épuisement des possibles, Il ouvre un avenir. Et il nous invite à lui faire confiance. Car ce que nous avons aimé, ce que nous avons perdu, ce que nous avons traversé de difficile peut devenir, entre ses mains, une terre féconde, par la puissance de son Esprit.
Ce matin, la soprano nous offre quatre negro spirituals — Nobody Knows the Trouble I've Seen, Deep River, When the Stars Begin to Fall. Ces chants sont nés des femmes et des hommes marqués par la violence de l’esclavage. Pourtant, ils ont refusé de croire que ce monde-là aurait le dernier mot, de leur résistance sont nés le blues, le gospel, le jazz. Ces chants ne racontent pas seulement la souffrance. Ils regardent plus loin, vers un fleuve à traverser, vers la liberté, vers un nouvel horizon.
Cette espérance, nous la connaissons aussi. Dans nos propres vies, nous savons ce que c'est de porter une inquiétude que personne ne connaît, et aussi de tenir debout, de poser un pas après l’autre, de persévérer, malgré tout.
C'est cette même espérance que nous découvrons dans l'Apocalypse. Elle est fondée sur la promesse de Celui qui « essuiera toutes larmes de nos yeux ». Les larmes font parties de nos vies, qu’elles soient de joie et de tristesse. Mais, il y aura quelqu’un pour nous écouter et nous consoler.
Et ce monde nouveau n'est pas seulement une promesse pour demain : il a déjà commencé en Jésus-Christ. Par ses gestes de guérison, par son message d'amour, il a bouleversé la vie de beaucoup de personnes. Il a inauguré une réalité nouvelle en appelant à la conversion : un changement de regard sur soi, sur les autres et sur Dieu.
Ce monde nouveau commence aujourd'hui, chaque fois que nous aimons comme le Christ nous aime. Le commandement d'amour n'est pas nouveau en luimême : il existait déjà dans l'Ancien Testament. Ce qui est nouveau, c'est ce petit mot : « comme ». Aimer comme Jésus a aimé, c’est exigeant. C’est pardonner, prendre soin, chercher le bien de l'autre, l'accueillir dans sa dignité, sans le réduire à ses erreurs ou à ses différences. C'est accepter d'être déplacés, de sortir de nos habitudes, d'inventer des chemins nouveaux pour rejoindre l'autre là où il est. C'est laisser l'Esprit-Saint élargir notre coeur, pour croire qu'il reste un avenir possible, là où la peur a abîmé les relations. Aimer comme le Christ, c'est déjà rendre visible le monde nouveau de Dieu.
La nouveauté dont parle l'Apocalypse concerne aussi la mission de l'Église. J'aime cette définition du Mgr Jean-Marc Aveline : l'Église est « au service de l'amour dont Dieu aime le monde ». Tout est là. L’Eglise n'existe pas pour elle-même, mais pour être au service de l’amour de Dieu et rendre témoignage aujourd'hui. Cela demande un décentrement, une remise à jour, une reconfiguration. Quand nos communautés se replient sur leurs difficultés, leurs énergies s'épuisent et leurs coeurs se découragent.
Et celui qui dit « Maintenant, je fais toutes choses nouvelles » nous invite à chercher des langages nouveaux pour témoigner de son amour à chaque génération, avec l'aide de l'Esprit Saint, par des paroles et des gestes qui rejoignent les questions de notre temps : A côté de la migration, la solitude, les fractures sociales, la justice, la paix, le réchauffement climatique, il y a l’intelligence artificielle. Par rapport à l’IA, adresser des questions théologiques : quels besoins, quels manques cherchons-nous à combler ?
Et bien sûr, nous ne sommes pas des témoins parfaits. Comme le rappelle l'apôtre Paul, « nous portons ce trésor dans des vases d'argile » (2 Co 4, 7). Et c'est justement notre fragilité que Dieu choisit pour aimer. Il y a une fissure dans toute chose, c’est par là qu’entre la lumière, chante Léonard Cohen. Alors, au-delà de cette question, le mal aura-t-il le dernier mot ? Se posent celles-ci : quel monde voulons-nous voir émerger, comment pouvons-nous le construire ensemble ? Et comment laisser Dieu aimer le monde à travers nous ? Car c'est là que commence la création nouvelle.
L’histoire ne peut pas se répéter si l’on résiste et agit, si l’on choisit la relation plutôt que le repli, le pardon plutôt que le ressentiment, la justice plutôt que l'indifférence, la paix plutôt que la peur, la confiance plutôt que le soupçon.
Alors, sœurs et frères, chères auditrices et auditeurs, N’ayons crainte d’inventer de nouveaux récits ! Que l’Esprit de Dieu inspire nos gestes et nos paroles pour réinventer des histoires qui donnent du sens à notre présent. Car le monde nouveau commence là où l'amour de Dieu trouve des yeux pour relever, des voix pour témoigner, des mains pour servir et des coeurs pour espérer.
Amen





