
L’invitation au festin est extraordinairement généreuse. Mais elle est refusée par les premiers invités. La colère du roi est à la mesure de sa générosité. L’invitation au festin reste extraordinairement généreuse, elle s’adresse désormais aux mauvais et aux bons qui rendent la salle comble. La réponse à l’invitation : l’habit de noce. L’invitation n’est pas un chèque en blanc. Qui est notre Dieu ?
Prédication
Chères sœurs, chers frères, chers amis,
Oui, vous avez bien entendu. La parabole relatée par l’évangéliste Matthieu est une parabole effrayante : il y a les invités qui se dérobent à l’invitation et ceux qui tuent les serviteurs qui viennent les chercher. Il y a le roi, celui qui invite au mariage de son fils, qui se met en colère, qui envoie ses soldats et qui brûle leur ville. Que de violence ! « Ein schrecklich Evangelium », comme disait Luther.
Fallait-il sauter ce texte du jour ? Ou le lire chez l’évangéliste Luc, qui parle bien des invités qui se dérobent, mais ne dit rien de leur violence ni de celle du roi qui invite. Nous nous posons des questions : qu’est-ce que Jésus a donc dit ? Mais à cette question il n’y a pas de réponse.
Car la Bible est écrite toute entière par des humains marqués par les expériences de leur vie. Comme nous le sommes tous. Voyons Matthieu : son évangile est écrit dans les années 80-90, probablement en Syrie. Matthieu est un juif de Jérusalem devenu chrétien. Mais voilà : en l’an 70 les Romains ont dévasté la ville de Jérusalem, ils ont démoli le temple. Un traumatisme ! Un traumatisme immense dont nous entendons comme un écho dans la violence de la parabole d’aujourd’hui.
Cette parabole s’inscrit dans un contexte polémique. Autant les foules suivent Jésus, autant les notables juifs le rejettent. Pour eux cet homme dérange l’ordre établi. Il séduit les foules : on lui amène des malades et il les guérit. Il ne rejette personne : ni les gens ordinaires, ni les percepteurs d’impôts, il accepte même leurs invitations à manger. Et à son contact il y a comme une joie qui se répand. On se met à espérer. Serait-il un prophète ? Alors pour les notables Jésus est devenu un dangereux personnage. Leur opposition grandit en même temps que l’espérance des gens ordinaires. Et là ils se reconnaissent dans les invités qui refusent l’invitation du roi. Et leur fureur augmente. Désormais ils cherchent à arrêter Jésus. Et c’est bien cette opposition qui mènera Jésus à la mort sur la croix.
Mais revenons à notre parabole. C’est une parabole du Royaume des cieux et de la fin des temps. Dans cette parabole, le royaume des cieux est comparé à un festin, celui qu’un roi prépare pour les noces de son fils. Les premiers invités, invités de longue date, selon la coutume du pays, ont radicalement refusé de se laisser déranger. Ils sont exterminés sur ordre du roi, avec leur ville.
Mais alors le festin préparé ? Matthieu écrit : Alors le roi dit à ses serviteurs : la noce est prête, mais les invités n’en étaient pas dignes. Allez donc aux places d’où partent les chemins et convoquez à la noce tous ceux que vous trouverez. Les serviteurs s’en allèrent par les chemins et rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons. Et la salle devient pleine.
Tous sont invités, tous sans exception, mauvais et bons. Il n’y a pas de prérequis, pas de condition préalable à l’invitation. Il suffit de l’accepter, de venir, de participer. Qui est donc ce roi si généreux, si inconditionnel ? Bien sûr, les auditeurs de l’époque comprennent qu’il s’agit de Dieu, et nous marchons dans leurs traces. Et comme eux, nous nous identifions aux invités rassemblés de tous les horizons, et comme eux nous entendons : les mauvais et les bons. Mais alors qui sommes-nous ? Les bons, les mauvais ?
C’est une question qui nous remue. Quand nous regardons nos vies, quand nous nous essayons au souvenir, nous savons bien qu’il y a en nous du bon et du mauvais. Nous savons que dans notre humanité-même il y a du bon et du mauvais. La violence nous habite, nous aussi. Et nous savons que nous n’avons pas toujours fait le bon choix, pas toujours agi au mieux : ce n’est pas par hasard que chaque dimanche, lors de chaque culte, nous prions Dieu de nous accorder son pardon. Et il nous l’accorde. Nous aussi faisons partie des invités au banquet.
Le banquet, le festin de noces : c’est à cela que Jésus compare le Royaume des cieux. Quelle joie, quelle fête ! Nous sommes loin du petit en-cas. Très loin de la faim au ventre de trop d’humains, hommes, femmes, enfants. Ici c’est l’abondance, c’est la générosité sans limites. Rien ne manque. C’est le cadeau de Dieu. Merci Seigneur.
Pourtant, dans sa troisième partie, notre texte a un point de chute inattendu. Le roi vient regarder les convives, tous ces invités-surprise qui se régalent, les mauvais et les bons. Et il aperçoit un homme qui ne porte pas de vêtement de noce. Surprise : mais c’est quoi ce vêtement de noce ? Où tous ces bons et ces mauvais invités l’ont-ils trouvé à toute vitesse, tous sauf un ? Notre parabole ne s’encombre pas de ce genre de détails. Celui qui ne porte pas de vêtement de noce est jeté dehors, dans les ténèbres, là où seront les pleurs et les grincements de dents. C’est une image du jugement dernier.
La parabole racontée par Matthieu nous interpelle. Le jugement met-il entre parenthèse l’amour de Dieu ? Ou en fait-il partie ? En fait, par l’image de l’habit de noce, la parabole nous dit : L’invitation au festin n’est pas un chèque en blanc. Elle n’est pas un bulletin de garantie à fourrer dans sa poche pour plus tard. La manière dont vous répondez à l’invitation est importante. Le vêtement de noce honore le roi, notre réponse dit quelque chose de notre manière de recevoir l’amour de Dieu. Ce Dieu qui n’est pas un vague "bon Dieu", mais un vis-à-vis toujours à nouveau à questionner et à découvrir. Un Dieu de relation qui par la venue de Jésus le Christ se dévoile comme un Dieu aimant, aimant d’un amour exigeant qui n’exclut pas le jugement, et voici que la parabole nous pose la question : que faites-vous de cet amour ? Comment y répondez-vous ? Elle nous pose la question individuellement, certes, mais elle la pose aussi à nos communautés, à nos Eglises, comme elle la posait aux auditeurs de l’époque, ainsi qu’aux notables du peuple juif. Car l’amour de Dieu ne fait pas de nous des pions. Il nous donne une dignité, une dignité responsable.
Etrangement, cette parabole ne nous parle pas de Jésus. Elle ne fait pas apparaître le fils dont les noces sont célébrées. En parlant du roi, elle nous parle de Dieu. De ce Dieu qui nous dépasse infiniment, dont nous comprenons si peu. Oui, nous cherchons, nous étudions les textes de la Bible pour mieux le connaître, avec tous les outils à notre disposition. Et en même temps notre connaissance reste limitée. Maître Eckhart disait : L’être humain ne peut pas se contenter d’un Dieu qu’il pense, car lorsque la pensée s’évanouit, Dieu s’évanouit avec elle. Dieu dépasse infiniment notre pensée, nos théologies, nos savoirs et nos projections. Mais en son fils Jésus il témoigne de son amour pour le monde, pour la création et tous les êtres qui la peuplent. Et pour chaque être humain, personnellement.
Et c’est bien là le message fondamental de l’évangile de Matthieu. Si vous le lisez en entier, - et je vous encourage de le faire, comme on lit un roman, - rapidement, vous découvrez que tout le texte est écrit comme au milieu d’une vaste parenthèse que sont son début et sa fin. En ouverture de l’évangile nous apprenons avec Joseph que l’enfant que porte Marie est l’Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous. Et dans les derniers versets de l’évangile Jésus ressuscité s’adresse à ses disciples en leur disant : Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps.
Dieu avec nous. Voici le message fondamental de l’évangile de Matthieu. A travers les rencontres de Jésus, ses paroles et ses paraboles, à travers son accueil et ses guérisons, et jusqu’à sa fin tragique sur une croix, l’évangile de Matthieu nous donne ce témoignage de base : Dieu est un Dieu d’amour, d’un amour exigeant. Il vous accompagne sur tous vos chemins, sur les grandes routes comme dans les sentiers sinueux et les escalades vertigineuses. Car en Jésus il est l’Emmanuel, jusque à la fin des temps.
Amen.





